La nutrition sur ordonnance aux Etats-Unis : quand les prescriptions de fruits et légumes remplacent les médicaments

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La nutrition sur ordonnance aux Etats-Unis : quand les prescriptions de fruits et légumes remplacent les médicaments

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Aux Etats-Unis, à l’échelle nationale et depuis le début de la pandémie de COVID-19, des programmes de prescription alimentaire offrent aux personnes souffrant de maladies chroniques des produits gratuits et à prix réduit. Des programmes qui connaissent aujourd’hui une très forte hausse de demande.

Depuis 2019, le programme de prescription de fruits et légumes VeggieRx à Chicago offre chaque semaine aux personnes en situation d’insécurité alimentaire et souffrant de maladies liées à l’alimentation des produits locaux gratuits. Les patients reçoivent des ordonnances de leur médecin généraliste ou de diététiciens, et peuvent ensuite récupérer chaque semaine un sac rempli de fruits et légumes, ou même prendre des cours de cuisine.

Ce programme fonctionne dans le quartier de North Lawndale à Chicago, où le taux de mortalité lié au diabète est 62 % plus élevé que la moyenne nationale. Il a joué un rôle clé avant la pandémie en améliorant l’accès des habitants du quartier aux aliments frais et aux produits complets. Depuis ces cinq derniers mois, la demande pour ce type de programmes ne fait qu’augmenter.

« Avant le COVID, nous recevions environ 35 à 70 commandes de boîtes chaque semaine sur nos trois sites, aujourd’hui nos sites en livrent 130 à 160 par semaine », explique Kris Delatorre, une agricultrice urbaine de Windy City Harvest, l’organisation qui cultive des produits pour le programme VeggieRx dans trois fermes de la ville.

Les programmes de prescription de produits (PPP) comme celui-ci sont conçus pour aider les patients souffrant de divers problèmes de santé chroniques comme l’hypertension, le diabète et l’obésité, et leur permettent d’accéder à de meilleurs aliments à un prix subventionné. De nombreux PPP se sont créés dans le cadre du Farmers’ Market Nutrition Program lancé par le ministère américain de l’agriculture, qui a débuté en 1992. Les chiffres sont montés en flèche au cours des dix dernières années ; en 2010, 36 États proposaient ces programmes contre 49 aujourd’hui.

Depuis le début de la pandémie, les programmes existants ont pris de l’ampleur, de nouveaux sont en préparation et la recherche s’accélère pour s’assurer que les PPP restent économiquement viables même après les restrictions liées au COVID-19.

Selon Delatorre, cette augmentation peut aussi être attribuée aux préoccupations de santé de ses principaux clients, des personnes souffrant de maladies chroniques, qui estiment qu’aller faire leurs propres courses reste trop risqué. En réponse à la pandémie, le programme VeggieRx propose désormais des systèmes de livraison sans contact pour répondre aux critères de distanciation sociale.

« Il est clair que nous devons tout mettre en œuvre pour aider les familles à optimiser leur budget alimentaire. »

Mais d’autres raisons pourraient aussi expliquer leur nouvel attrait. Nous savons désormais qu’une alimentation saine renforce la réponse immunitaire de l’organisme, et le système immunitaire a besoin de plus d’énergie lorsqu’il lutte activement contre une maladie ou une infection. Une étude récente de l’université de Southampton a révélé que la vitamine A (contenue dans les carottes et les patates douces) et le zinc (que l’on trouve entre autres dans les brocolis et les épinards) sont les nutriments les plus utiles pour combattre une infection. A l’heure où les professionnels de santé cherchent toujours des moyens de prévenir ou d’atténuer des affections préexistantes, souvent à l’origine d’une évolution plus grave, voire fatale, du COVID-19, les PPP sont de plus en plus considérés comme pouvant faire partie de ces mesures de prévention.

« Il est clair que nous devons tout mettre en œuvre pour aider les familles à optimiser au mieux leur budget alimentaire, en particulier pour l’achat de produits sains. C’est là qu’interviennent les programmes de prescription de fruits et légumes », affirme Sarah Reinhardt, analyste en chef des systèmes alimentaires et de la santé pour le programme Food & Environment de l’Union of Concerned Scientists. « Aujourd’hui, l’alimentation est un enjeu essentiel. Les hôpitaux étant submergés de patients atteints de COVID-19, tout ce que nous pouvons faire nous-mêmes pour préserver notre santé est bon à prendre pour nous permettre de vaincre l’impact de ce virus sur notre société. Ce n’est pas une solution miracle, mais c’est un élément important dans notre cadre de travail ».

Reinhardt et d’autres adeptes du PPP se demandent malgré tout si le modèle survivra à la pandémie ou à l’inverse, s’il pourrait devenir – après développement – un outil démocratisé de lutte contre les maladies liées à l’alimentation.

Comment atteindre les communautés défavorisées de New York

A long- terme, deux des principaux obstacles à une vie plus saine ont trait aux contraintes financières et au manque d’accès aux fruits et légumes. Une étude des Centers for Disease Control (CDC) a notamment révélé que les PPP avaient un impact positif sur le taux d’hypertension des patients.

Depuis le début de la pandémie, les professionnels de santé ont pu établir un lien entre les quartiers ayant un accès limité à des produits de haute qualité et ceux où le nombre de cas de COVID menaçant le pronostic vital est supérieur à la moyenne. À New York, qui a été un des épicentres de l’épidémie, des quartiers tels que Far Rockaway dans le Queens, Flatbush à Brooklyn et Pelham Gardens dans le Bronx ont connu le plus grand nombre de décès. Il s’agit principalement de communautés où vivent des personnes plus vulnérables et issues de minorités, au revenu médian faible et avec un pourcentage d’habitants présentant des comorbidités plus élevé que la moyenne de la ville. De par leur taux d’accès très faible à des produits d’alimentation saine, ces quartiers sont catégorisés comme « déserts alimentaires ».

En 2017, le ministère de la santé de la ville de New York a lancé le PPP « de la pharmacie à la ferme ». En partenariat avec des pharmacies, ce programme permet à ces dernières de délivrer des coupons d’un montant total de 30 dollars mensuels aux résidents bénéficiant de prestations du programme d’aide nutritionnelle supplémentaire (SNAP) et souffrant d’hypertension. Grâce à ces coupons, les patients peuvent récupérer des fruits et légumes sur les marchés fermiers voisins.

Pourtant, aucune des pharmacies concernées ne se trouve proche des zones les plus touchées par le coronavirus, remettant en cause leur impact.

C’est en partie pour cette raison que Wen-Jay Ying, fondatrice et directrice de Local Roots NYC, un service d’abonnement « de la ferme à la table », souhaite lancer un PPP par le biais de son entreprise. « Les professionnels de santé voient enfin les avantages ciblés des produits cultivés localement », a expliqué Ying à Civil Eats. Le programme établira des liens avec les communautés défavorisées de la ville qui n’ont pas accès à ces produits de qualité.

Ying se renseigne sur ces programmes de prescription depuis des années maintenant et espère mettre en place un PPP spécifique pour les personnes immunodéprimées qui ne pourront pas se rendre au marché dans les deux prochains mois.

« Notre objectif est d’aider à atteindre les quartiers où l’accès aux aliments frais et aux programmes agricoles soutenus par la communauté (CSA – Community Supported Agriculture – équivalent des AMAP en France) n’est habituellement pas disponible, et ce dans toute la ville de New York », a-t-elle déclaré. « Je pense que nous pouvons aider à combler ce manque pour certaines des communautés à faibles revenus de New York ».

Une bouée de sauvetage pour les agriculteurs

En dehors de New York, les PPP en place dans tout le pays sont en pleine croissance.

Le Local Food Hub de Charlottesville, en Virginie, en fait partie et a du réorganiser ses activités pour répondre à la hausse de demande. « Avant mars 2020, nous planifions notre programme habituel Fresh Farmacy, qui sert environ 280 patients toutes les deux semaines. Puis le COVID est arrivé et tout a changé », explique Laura Brown, directrice de la communauté et de la stratégie au Local Food Hub. Aujourd’hui, le centre fournit de la nourriture à tous ses patients toutes les semaines et a également augmenté ses effectifs et livraisons. Comme le campus de l’université de Virginie était vide, les travailleurs du service de restauration sont venus aider à emballer les sacs de nourriture fraîche et à effectuer des livraisons pour le centre.

En plus de l’aide apportée aux habitants à faibles revenus, le Hub a aussi permis de sauver les petites exploitations agricoles du centre de la Virginie au moment où les restaurants et les grossistes ont cessé d’acheter. « Nos petites fermes familiales partenaires ont perdu une bonne partie des marchés qu’elles approvisionnaient lorsque les écoles et les restaurants ont fermé », explique M. Brown.

Un rapport de la National Sustainable Agriculture Coalition estime qu’au cours des prochains mois, les petites exploitations agricoles pourraient perdre jusqu’à 1,3 milliard de dollars à cause de la perturbation de la chaîne d’approvisionnement ; les partisans de ce projet voient dans les PPP un moyen de réorienter les produits qui seraient gaspillés et de compenser les pertes de revenus des agriculteurs.

Un regard vers l’avenir

L’avenir économique de Local Roots et d’autres groupes qui dirigent des CSA  dans le cadre de leurs activités semble prometteur.

Un rapport de Yelp sur l’impact économique du COVID-19 révèle que la demande pour les CSA a fait un bond de 406 % entre le 1er mars et le 19 avril, et beaucoup d’entre eux ont maintenu une augmentation au moins partielle de leur activité même si la croissance a quelque peu ralenti.

Les programmes de prescription de produits pourront-ils aussi survivre à la pandémie ?

La réponse serait entre les mains des compagnies d’assurance. Les chercheurs de l’université du Mississippi affirment que les PPP sont essentiels peu importe les circonstances et veulent pousser l’idée un peu plus loin en faisant participer les assureurs sur le long terme. Cependant, à l’heure actuelle, les assureurs ne paient pour de tels programmes que pour une courte période, sur six mois en moyenne, si tant est qu’ils le fassent. Les experts affirment que ce n’est sans doute pas suffisant pour apporter un changement alimentaire durable nécessaire pour transformer fondamentalement la santé d’une personne et instaurer une relation plus saine avec  son alimentation.

« Les assureurs devraient payer pour ces services car nous savons aujourd’hui deux choses : les maladies chroniques ne vont pas disparaître et l’insécurité alimentaire ne disparaitra pas non plus avec un programme unique », déclare Meagen Rosenthal, professeure associée d’administration pharmaceutique à l’université du Mississippi.

Rosenthal et sa collègue de recherche, Annie Cafer, professeure adjointe de sociologie, ont récemment reçu un financement de la Fondation Walmart pour développer un modèle durable de programmes de prescription de produits dans tout l’État. « Les compagnies d’assurance ont commencé à comprendre l’importance de l’alimentation dans la prévention des complications liées aux maladies chroniques », explique Annie Cafer. « La pandémie montre pourquoi cela est plus urgent que jamais ».

Rosenthal et Cafer s’associent à des professionnels de la santé pour surveiller les données biométriques afin de montrer les effets d’un programme de prescription sur le long terme. Dans le cadre de leur recherche, elles pourront ainsi évaluer le rôle des assureurs pour les années à venir.

En attendant, Delatorre, de Windy City Harvest, est optimiste. Pour lui, la pandémie pourrait inciter davantage de personnes à comprendre le rôle de la nourriture comme médicament. « Les gens commencent à s’intéresser de plus près aux soins de santé préventifs », dit-elle. « C’est une étape très positive pour le succès des programmes de prescription de produits et pour les personnes qu’ils soutiennent ».

 


Cet article est écrit par Andy Hirschfeld pour CivilEats et republié sur Azickia Stories. Il fait partie du programme SoJo Exchange of COVID-19 stories lancé par the Solutions Journalism Network, une organisation à but non lucratif qui vise à proposer une couverture rigoureuse et pertinente des solutions qui existent pour répondre aux enjeux sociaux. Cet article a été traduit en français par Azickia. 

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