Légalisation de l’avortement, comment la force des femmes a fait basculer l’Argentine

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Légalisation de l’avortement, comment la force des femmes a fait basculer l’Argentine

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Bien que des voix continuent de s’élever contre cette nouvelle loi, elle n’en reste pas moins historique et pleine d’espoir.

Les 500 000 avortements clandestins estimés chaque année en Argentine devraient pouvoir être relayés au rang de mauvais souvenir puisque, le 30 décembre 2020, soit un peu plus de 30 ans après la création de La Comisión por el Derecho al Aborto – CoDeAb (« Commission pour le droit à l’avortement »), l’Argentine a adopté, avec 38 voix contre 29 et a raison de près de douze heures de débat, la loi légalisant l’avortement. Cela a été rendu possible à force de mobilisation, de militantisme, de féministes déterminées. Des décennies de combat sans relâche, marquées ces derniers mois par les vagues – vertes – humaines ayant pris possession de chaque coin de rue des grandes villes du pays, et qui resteront dans les esprits comme l’un des symboles de la lutte des femmes pour leurs droits. En légalisant l’avortement, l’Argentine, terre natale du Pape François, très imprégnée par le catholicisme, marque de son sceau l’histoire de l’Amérique Latine et rejoint Cuba, le Guyana, l’Uruguay, où l’avortement est déjà légalisé.

Qui sont ces voix qui se sont élevées et ont permis à l’Argentine de faire un pas de géant dans la lutte pour les droits des femmes ? Comment ont-elles réussi à inverser la tendance et à inscrire noir sur blanc la légalisation de l’avortement dans la loi ? Décryptage.

 

Investir la rue et les réseaux sociaux

Por el derecho al aborto legal, Seguro y gratuito”, ce slogan, repris à maintes reprises dans la presse internationale ces derniers mois, existe depuis des décennies déjà. A la fin des années 1980, la CoDeAb lance ses premières phrases chocs et déterminées, pour faire entendre la voix des femmes. A la fin des années 1980, toujours, les femmes veulent déjà faire du bruit, attirer l’attention, envoyer des messages forts pour servir la cause pro-IVG. Comme en témoignent les archives du mouvement historique, la CoDeAb a voulu marquer au fil des ans chaque temps fort du combat, à coup de mots et d’images mémorables. Si cette association a cessé d’exister en 2005, elle a laissé place au mouvement Campaña Nacional por el Derecho al Aborto Legal, Seguro y Gratuito, qui a repris le flambeau du combat jusqu’à la victoire de décembre 2020. Comme pour la CoDeAb, cette campagne nationale, qui a mobilisé plus de 300 associations et personnalités pro-IVG, a choisi une communication impactante et directe. Ses organisatrices ont aussi su se saisir de la force de frappe des réseaux sociaux pour servir la cause.

Des mouvements « viraux » se sont alors démultipliés, à l’instar de #QueSeaLey, mention phare de la lutte argentine, reprise par le réalisateur Juan Solenas pour son documentaire qu’il a consacré aux femmes engagées dans la lutte pour l’avortement, ou #AbortoLegalYa repris de nombreuses fois notamment sur le réseau social Twitter ainsi que sur Instagram. Une façon pour la Campaña Nacional por el Derecho al Aborto Legal, Seguro y Gratuito d’être toujours présente et d’occuper massivement l’espace médiatique. Le mouvement l’a bien compris, investir Internet est aussi une manière de mobiliser les foules et de créer une communauté solide et efficace – encore plus lors de cette crise sanitaire unique. Le pari est gagné, avec des dizaines de milliers de personnes qui adhèrent aux actions des comptes Twitter et Instagram : @CampAbortoLegal, comptes officiels de cette campagne nationale. Crier haut et fort ses convictions dans la rue et sur les réseaux sociaux et occuper l’espace médiatique coûte que coûte, est-ce cela qui a permis aux féministes argentines de gagner leur combat ? Une chose est sûre, la force de conviction des militantes argentines est inébranlable.

 

Portraits de femmes, figures de combat : la force du féminisme argentin

Depuis plus de trente ans donc, des figures féminines se sont relayées au chevet de la cause des droits des femmes. Des figures intergénérationnelles, politiques, activistes, avocates, qui octroient aujourd’hui à l’Argentine une puissance féministe indéniable, et pleinement incarnée, dans toutes les strates de la société. Parmi ces femmes, Il y a Dora Coledesky, pour ne citer qu’elle, pionnière de la lutte pour le droit à l’avortement. Aujourd’hui disparue, elle a été l’une des premières femmes à arborer le féminisme jusque dans les rangs des milieux ouvriers. Dora Coledesky débute sa carrière dans l’industrie textile comme ouvrière et choisit de mettre la question du droit à l’avortement au cœur des discussions des travailleuses, chose peu commune pour l’époque, dans les années 1970. Devenue ensuite avocate, et après un exil forcé en France durant lequel elle a été vivement inspirée par les actions en faveur des femmes menées par Simone Veil, Dora Coledesky crée avec d’autres militantes, la CoDeAb, et devient ainsi la figure de proue de la lutte pour la légalisation de l’avortement. Elle est, encore aujourd’hui, une référence pour les jeunes générations.

Olga Cristiano a assuré le passage de flambeau lorsque la CoDeAb a cessé d’être active, en devenant la Fondatrice de la Campaña Nacional por el Derecho al Aborto Legal, Seguro y Gratuito. Cette psychologue, animée par la force de conviction et l’héritage de Dora Coledesky, fait aussi partie des pionnières argentines en la matière, et, à presque 80 ans maintenant, continue activement de militer.

D’un point de vue plus politique, la Députée – et journaliste – Gabriela Cerruti a joué un rôle clé dans les débats menés au Parlement ces dernières années. Elle a notamment marqué les esprits lors de l’une de ses interventions à la Chambre des Députés, dont la vidéo a fait le tour du monde. Gabriela Cerruti se sert également des réseaux sociaux et notamment de Facebook, comme outil de sensibilisation auprès des citoyens argentins, et incarne une image de femme moderne, décomplexée, qui combat pour ses droits, et les droits de toutes les argentines.

Du côté des plus jeunes générations cette fois-ci, deux femmes se démarquent particulièrement. Il y a d’abord Candelaria Botto, jeune économiste qui utilise son métier pour dénoncer les inégalités entre les hommes et les femmes. Elle intervient à l’université, dans le cadre de conférences ou d’interviews et ne manque pas une occasion de vulgariser les problématiques économiques liées aux inégalités de genre. Elle est d’ailleurs à la tête de l’association Economía Femini(s)ta, créée en 2015 et qui milite pour toutes les causes des femmes et notamment la santé sexuelle et le droit à l’avortement. Enfin, du haut de ses 20 ans, on ne présente plus Ofelia Fernandez, la benjamine de la lutte. Militante précoce, elle a commencé à s’impliquer pour la cause des femmes dès ses 13 ans. Elle est également Députée au Parlement local de Buenos Aires, et est devenue en quelques mois un symbole pour les jeunes filles argentines. Dans l’arène politique, dans la rue, sur les réseaux sociaux, la plus jeune législatrice du pays est partout, et laissera probablement une empreinte forte sur le féminisme argentin. La relève est assurée.

 

L’Amérique Latine emboîte le pas ?

Si le continent latino-américain est l’une des zones les plus prohibitives en matière de lois pro-IVG, les vagues féministes du continent semblent dépasser les frontières et la victoire des femmes argentines galvanise et solidifie le combat dans toute la région.

Le Chili examine depuis quelques semaines une proposition de loi visant à dépénaliser l’avortement. Conséquence du vote historique de l’Argentine ? Une chose est certaine, le Chili aussi peut compter sur ses forces féministes, à l’instar du Collectif Las Tesis, connu pour ses communications et ses interventions chocs, rondement menées notamment au travers de performances artistiques comme la vidéo « Un violador en tu camino » qui dénonce les violences sexuelles faites aux femmes. Alors que le Chili faisait partie, jusqu’en 2017, des pays n’autorisant l’avortement sous aucun prétexte, les choses pourraient prendre une tournure toute autre désormais.

Au Mexique aussi les femmes battent le pavé et investissent les réseaux sociaux pour obtenir le droit à l’avortement. L’État du Quintana Roo aurait pu devenir la troisième région du pays à légaliser l’IVG, et le mouvement #SeraLeyQroo – en écho au #QueSeaLey argentin – a diffusé ces derniers jours une vague d’espoir avant que le Congrès ne rejette finalement la proposition de loi. Au niveau national, le Collectif Las brujas del mar multiplie les actions pour obtenir une dépénalisation de l’avortement dans tout le pays. Là encore, les réseaux sociaux sont autant mis à contribution que la rue, Las brujas del mar a d’ailleurs initié une campagne – #NosotrasDecidimos – que chaque citoyen du pays peut rejoindre directement sur l’application de messagerie Telegram, pour se tenir informé de chaque étape clé et prendre activement part à la lutte.

L’Argentine a ouvert le champ de possibles auquel l’Amérique Latine ne s’attendait peut-être pas, mais dont elle semble déjà pleinement s’emparer.

 


A travers ces Stories, Azickia vise à mettre en avant des initiatives à impact social, en France et dans le monde, et cela sans adhérer pour autant à toutes les opinions et actions mises en place par celles-ci. Il est et restera dans l’ADN d’Azickia de lutter contre toute forme de discrimination et de promouvoir l’égalité pour tous.

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