Handicap et Pandémie au Maroc : Réduire les inégalités pour construire une société plus résiliente

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Handicap et Pandémie au Maroc : Réduire les inégalités pour construire une société plus résiliente

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Début 2020, le monde a été pris de court par la pandémie de Covid-19 : au Maroc, comme dans la plupart des Etats, la priorité a été donnée au ralentissement de la circulation du virus sur le territoire. Les mesures drastiques se sont ainsi multipliées : déclaration de l’état d’urgence sanitaire, mise en place d’un confinement national, arrêt de toutes les activités économiques non indispensables, instauration d’un couvre-feu, etc.

D’une ampleur inédite, ces restrictions visaient à protéger la population dans son ensemble et à gagner du temps face au virus pour préparer le système de santé à affronter la pandémie (production massive de masques et autres équipements de protection, augmentation du nombre de lits de réanimation et de soins intensifs dans les hôpitaux, développement des capacités de diagnostic, etc.). Prises dans l’urgence, ces décisions avaient un objectif global mais elles n’ont pas tenu compte de certains besoins spécifiques des populations, et en particulier des plus vulnérables. Si sur le court terme, elles ont effectivement pu limiter la circulation du Covid-19, leur coût économique et social s’est rapidement révélé considérable. Par la suite, la reprise des activités dans un contexte économique et sanitaire fragilisé a laissé peu de place à une prise en compte différenciée des besoins : pour l’ensemble des citoyens, il a donc fallu apprendre à cohabiter avec le virus et à s’adapter à une « nouvelle normalité ».

Un an après le début de la pandémie, il est désormais possible de prendre du recul sur le déclenchement de la crise, et d’analyser son impact sur les populations pour en tirer les premières leçons. C’est ainsi que le Groupe AMH (Amicale Marocaine des Handicapés), avec le soutien financier de l’Ambassade britannique au Maroc, s’est engagé dans une étude sur l’impact de la crise sur la prise en charge paramédicale des personnes en situation de handicap au Maroc. Référence en matière de handicap depuis sa création en 1992, l’association a ainsi cherché à mieux comprendre les besoins pour adapter son activité en conséquence et proposer des solutions concrètes.

En effet, il a fallu moduler l’accompagnement proposé par le Groupe AMH, fondé sur l’approche « projet de vie » et visant à répondre aux besoins des personnes en situation de handicap dans chacune des étapes de leur parcours, pour qu’il réponde aux nouvelles difficultés rencontrées par les bénéficiaires tout en se conformant aux restrictions et mesures sanitaires.

 

Le handicap au Maroc : une vulnérabilité multidimensionnelle exacerbée par la crise du Covid-19

Hors temps de crise, les personnes en situation de handicap, qui représentent 6,8% de la population marocaine (soit 2,3 millions de personnes), comptent déjà parmi les groupes les plus vulnérables du Royaume. On estime ainsi que les deux tiers d’entre elles n’ont accès à aucune protection sociale et que parmi celles qui en bénéficient, une large majorité est affiliée au RAMED (Régime d’Assistance Médicale marocain destiné aux familles les plus précaires). De même, leur accès aux aides techniques (béquilles, cadres de marche, fauteuil roulant, etc.) reste extrêmement limité, puisque seule une personne en situation de handicap sur trois dispose de l’appui technique que son état de santé requiert.

La majorité des personnes en situation de handicap est donc confrontée à d’importantes difficultés pour bénéficier des soins dont elle a besoin, alors même que cet accès conditionne la participation sociale ; l’absence de prise en charge adaptée restreignant fortement la mobilité et l’autonomie. On considère ainsi que près des deux tiers des enfants en situation de handicap ne vont pas à l’école, alors même que la scolarisation est obligatoire jusqu’à treize ans au Maroc, tandis que le taux de chômage des personnes en situation de handicap est six fois supérieur au taux national.

Particulièrement préoccupante, cette situation a encore été aggravée par la crise du Covid-19 : les personnes en situation de handicap ont en effet été confrontées aux mêmes difficultés que l’ensemble de la population marocaine, mais ont aussi dû faire face à des obstacles qui les affectaient plus spécifiquement (fermeture temporaire des centres d’accueil et d’orientation, interruption du suivi médical et suspension des actes paramédicaux non urgents par exemple). Elles ont pu bénéficier du Fonds spécial pour la gestion de la pandémie, des aides de l’Etat, et surtout des actions de solidarité portées par la société civile : le Groupe AMH a par exemple procédé à plusieurs distributions de produits de première nécessité (paniers Ramadan, aide pour les loyers, couches, etc.). S’inscrivant dans une logique d’urgence, ces activités ont permis, à très court terme, de pallier la détresse humaine et financière de nombreux bénéficiaires, mais ces appuis, nécessairement limités, ont été insuffisants pour répondre à l’ensemble des besoins.

De fait, les difficultés économiques des personnes en situation de handicap ont été très fortement renforcées par la crise, puisque nombre d’entre elles occupaient des emplois précaires ou travaillaient dans le secteur informel, et ont été parmi les premières impactées. Leur état de santé s’est quant à lui fortement dégradé, tant sur le plan physique avec l’interruption des soins de rééducation et de réadaptation, que sur le plan psychologique face à la peur de la maladie et à la frustration liée à la perte des progrès réalisés. L’accès aux transports, déjà limité par un manque d’accessibilité, a été quasiment impossible pendant le confinement, et reste difficile depuis (notamment à cause d’une augmentation des prix). De même, la scolarité des enfants et jeunes en situation de handicap a été fortement impactée par la généralisation de l’enseignement à distance (manque d’espace et de matériel spécifique pour suivre les cours à la maison, absence d’un accompagnateur professionnel, impossibilité d’accéder à une connexion Internet pour les enfants de familles vulnérables).

 

L’approche syndémique comme moyen de lutte contre les pandémies

La crise du Covid-19 a donc révélé et exacerbé les inégalités présentes au sein de la société marocaine. Alarmant en tant que tel, ce constat l’est encore plus si l’on considère que cette vulnérabilité accrue fragilise la société dans son ensemble. En effet, la pandémie actuelle a redonné de la visibilité au concept de syndémie, développé par l’anthropologue médical Merrill Singer[1] dans les années 1990 et associant les termes « épidémie » et « synergie ». Selon cette approche, l’existence de facteurs de vulnérabilité (biologiques et environnementaux) peut fortement amplifier l’impact d’une épidémie : au lieu de se combiner, les deux maladies se renforcent réciproquement et leurs effets sont plus conséquents que leur simple somme.

La vulnérabilité multidimensionnelle des personnes en situation de handicap au Maroc les expose donc au risque de développer des formes plus graves de la maladie, ce qui représente un danger pour le système de santé marocain – l’un des principaux enjeux de la pandémie actuelle consistant précisément à lutter contre l’engorgement des hôpitaux et à limiter le nombre de cas sévères. Le combat contre les inégalités apparaît dès lors non plus seulement comme un défi social, mais comme un véritable enjeu de santé publique, et un moyen de rendre la société plus résiliente face aux pandémies.

 

Le rôle-clé de la société civile

Dans cette perspective, le rôle de la société civile, et d’associations comme le Groupe AMH, qui cherche à analyser les facteurs de risque et à agir sur les causes structurelles de ces vulnérabilités apparaît d’autant plus fondamental. En effet, l’organisation, fondée en 1992 par des personnes en situation de handicap pour essayer de trouver une solution concertée aux difficultés qu’elles rencontraient dans leur vie quotidienne, s’est depuis efforcée de développer un accompagnement holistique répondant à l’ensemble de leurs besoins.

L’association œuvre ainsi dans plusieurs domaines complémentaires : en matière de santé, elle cherche à faciliter l’accès aux services de soins et a créé deux centres de rééducation et de réadaptation fonctionnant selon un modèle économique solidaire[2]. En effet, le Centre Hospitalier Noor (CHN), fondé en 2001, visait à répondre à l’absence de centres spécialisés dans la prise en charge du handicap : première structure de ce genre en Afrique du nord, il a depuis développé une vaste offre de soins (kinésithérapie, ergothérapie, appareillage, orthophonie, orthopédie, etc.), et prend en charge les personnes les plus vulnérables à travers un système redistributif (en moyenne, les frais payés par cinq patients à travers leur assurance maladie servent à couvrir les soins d’un patient ne disposant pas de couverture sociale). Depuis 2019, l’ouverture d’un nouveau centre médical à Khouribga permet de diffuser cette expertise dans une zone plus marginalisée du Royaume. Plusieurs projets de développement visent par ailleurs à renforcer et à diversifier les prestations proposées : un accompagnement global à la santé sexuelle et reproductive a été développé au sein du CHN pour répondre aux besoins des femmes en situation de handicap dans un domaine encore tabou au Maroc ; tandis qu’un appartement adapté et innovant est en cours d’aménagement pour faciliter le réapprentissage des gestes du quotidien avant le retour à la maison du patient. Ce récent projet pilote au Maroc permettra à la personne en situation de handicap d’évoluer dans un environnement adapté (cuisine, sanitaires, portes et autres ouvertures aux normes d’accessibilité) et d’y pratiquer des ateliers thérapeutiques de réadaptation (cuisine, jardinage, informatique, poterie, etc.) lors de son parcours de soins au sein du Centre Hospitalier Noor.

Le Groupe AMH intervient également dans le secteur de l’autonomie, et encourage la participation sociale des personnes en situation de handicap en leur apportant les différents appuis dont elles ont besoin (soutien administratif, accompagnement vers l’insertion professionnelle, aides techniques, etc.). Pour ce faire, les travailleurs sociaux de l’association ont adopté l’approche « projet de vie » qui permet un accompagnement personnalisé et co-construit avec la personne en situation de handicap selon son parcours, ses besoins et aspirations et permet de l’accompagner dans chacune des étapes de sa vie.

Le Groupe AMH s’engage par ailleurs en faveur de l’accès à l’éducation, notamment à travers l’Institution Tahar Sebti (ITS), une école avec une pédagogie inclusive et novatrice au Maroc. En effet, l’ITS propose un programme éducatif de la maternelle au primaire centré sur le développement et l’épanouissement de l’enfant dans tous les domaines (i.e. physique, psychologique, intellectuelle, affective etc.) et accessible à tous. En parallèle de l’enseignement des fondamentaux, elle organise ainsi de nombreuses activités parascolaires (clubs artistiques, ateliers sportifs, café philosophique, etc.) pour renforcer la sociabilité de l’enfant tout en développant ses facultés et aptitudes au-delà du cadre purement scolaire, et ainsi favoriser sa future participation sociale.

Le Groupe AMH mène également de nombreuses activités de plaidoyer pour faire reconnaître et appliquer les droits des personnes en situation de handicap. Dans cet effort, il s’appuie sur ses nombreux partenaires associatifs et institutionnels pour développer des solutions concertées et pertinentes aux difficultés identifiées. Compte tenu du caractère transversal de la thématique du handicap, il est indispensable de mobiliser les nombreux acteurs concernés (santé, éducation, formation, emploi, etc.) pour garantir leur adhésion et bénéficier de leurs différentes expertises. L’étude précitée a d’ailleurs insisté sur le caractère crucial de ce travail : la crise du Covid-19 a mis en évidence la nécessité de disposer de données et statistiques fiables pour proposer un accompagnement adapté aux besoins, travail d’envergure qui doit être porté par l’Etat.

Ainsi, le Groupe AMH contribue à l’atténuation des inégalités, et à la promotion de l’inclusion des personnes en situation de handicap au sein de la société marocaine. Si les besoins restent considérables, et ont encore été renforcés par la pandémie, elle a mis en lumière la pertinence et l’importance de ce travail : une société plus égalitaire est une société plus résiliente face aux crises. L’exclusion et la marginalisation des populations vulnérables représentent un risque pour la société dans sa globalité, qu’il est plus que jamais nécessaire de combattre.

Pour poursuivre ces efforts et continuer à diversifier l’accompagnement proposé, le Groupe AMH envisage aujourd’hui de s’engager dans un vaste projet d’aménagement : il s’agira de créer un nouvel espace de coworking et de formation spécifiquement dédié aux personnes en situation de handicap. Accessible, fonctionnel et convivial, cet espace permettra aux adhérents de renforcer leurs compétences professionnelles pour faciliter leur insertion dans le monde du travail, de bénéficier de conseils et d’un appui personnalisé pour lancer leur propre activité, et de participer à des groupes de parole pour renforcer leur estime de soi et partager leur expérience. Ce faisant, le projet contribuera à l’autonomisation à des personnes en situation de handicap sur le long, et encouragera leur participation sociale pleine et entière.

Co-auteurs : AZICKIA & Groupe AMH / GROUPE SOS Pulse

 

[1] SINGER Merrill, Introduction to Syndemics: A Critical Systems Approach to Public and Community Health, John Wiley & Sons, 2009
[2] Depuis 2018, les activités du Groupe AMH bénéficient du projet sur « l’amélioration de la prise en charge en rééducation et réadaptation fonctionnelle des personnes en situation de handicap au Maroc », porté par GROUPE SOS Pulse, association de soutien à l’entrepreneuriat social, avec le soutien financier de l’Agence Française de Développement (AFD).

 


A travers ces Stories, Azickia vise à mettre en avant des initiatives à impact social, en France et dans le monde, et cela sans adhérer pour autant à toutes les opinions et actions mises en place par celles-ci. Il est et restera dans l’ADN d’Azickia de lutter contre toute forme de discrimination et de promouvoir l’égalité pour tous.

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